«La course contre Glock»
C’est un véritable événement. Pour la première fois depuis 19 ans (Thierry Boutsen n’avait en effet pas débuté la saison 1993 avec Jordan), un Belge débutera, le 27 mars à Melbourne, une saison de F1 !
Même si Jérôme D’Ambrosio pilotera une des plus modestes monoplaces du plateau (la Marussia Virgin VR02) et devrait s’élancer dans la dernière partie de la grille, le pilote de Grez-Doiceau pourra sentir depuis la lointaine Australie toute la ferveur et l’intérêt des spectateurs belges qui seront des centaines de milliers à se lever tôt pour assister au premier départ d’un Belge en F1 depuis Philippe Adams à Jerez fin 1994.
Jérôme, qu’est ce qui a changé dans votre vie depuis le 21 décembre dernier, jour où vous avez été officialisé pilote de F1 ?
«Pas mal de choses. La plus notoire est que je n’ai pas dû passer plus de dix jours chez moi, enfin chez mes parents, depuis cette date. Après les fêtes, mon stage de néerlandais et les quelques jours de team-building à Saint-Moritz, je me suis rendu en Angleterre, près de l’usine et du simulateur dans lequel j’ai déjà passé des journées entières. Je logeais d’abord à l’hôtel puis j’ai trouvé un petit appartement que je loue à Oxford. Ensuite ont débuté les essais hivernaux et les séances de promo avec notamment la présentation du team, un grand moment dans les studios londoniens de la BBC. Je suis évidemment beaucoup plus sollicité par la presse. Les demandes d’interviews fusent. Il faut organiser tout cela avec Tabatha et Tracy, les responsables des relations publiques de Virgin. Ce n’est pas quelque chose qui me dérange car cela montre le grand intérêt de mon pays pour ce que je fais. Ma note de téléphone doit avoir décuplé !»
Les gens vous reconnaissent-ils et vous abordent-ils plus désormais dans la rue ?
«C’est évident même si je ne crée pas encore d’émeute. Je ne suis pas Madonna ! Je n’ai pas encore besoin d’un bodygard même si on pourrait le croire en voyant mon nouveau physio, Simon-le-kiwi, l’ex-entraîneur physique de David Coulthartd et Vitaly Petrov ! Il est clair que lorsque vous passez souvent à la télévision, dans les JT ou des émissions comme les Music Awards où j’ai remis un prix au chanteur Stromae, votre popularité grimpe en flèche. Le public en général est sympa, il m’encourage, me souhaite bonne chance. Je ne suis pas assailli ou dérangé.»
Comment se sont passés vos essais hivernaux ?
«Dans l’ensemble très bien. On a pu accumuler pas mal de kilomètres sans gros soucis. Le niveau de fiabilité et de performances de la MVR02 n’a rien à voir avec celui de la MVR01 un an plus tôt. Après une journée à Valence avec l’ancienne monoplace que je connaissais déjà, j’aurai roulé trois fois deux jours à Jerez, puis deux fois à Barcelone suite à la suppression des tests à Bahreïn.»
Mais où vous situez-vous exactement dans la hiérarchie actuelle ?
«C’est très difficile à dire car ce sont des essais hivernaux et on ne sait jamais dans quelle configuration roulent nos adversaires. Il y a environ deux secondes entre les pneus super softs et les gommes les plus dures. Et autant entre une voiture roulant à vide ou avec le plein. Personnellement, je n’ai que très rarement eu l’occasion de viser la performance. On a plutôt travaillé en configuration course, sur la fiabilité et la dégradation des pneumatiques en multipliant les longs runs. J’ai bien passé les gommes extra-tendres à une ou deux reprises mais une fois j’ai été rapidement stoppé par un petit souci et l’autre je n’avais pas de réglages qualifs. Il y a tellement de différences entre les configurations course et qualifs qu’il faut en outre quelques tours d’adaptation pour voir jusqu’où repousser les limites.»
Virgin a terminé dernière du championnat 2011, c’est encore sa place aujourd’hui ?
«D’abord, je pense que la Virgin était déjà nettement plus performante que la HRT l’an dernier, quasi du niveau de Lotus. Mais toutes les nouvelles monoplaces manquaient de fiabilité. La version 2 est une nette évolution et le nouveau règlement interdisant désormais des techniques dont nous ne disposions pas comme le F-Duct ou le double diffuseur va nous avantager. Le fait de disposer de moins de grip avec les Pirelli aussi. On n’a pas encore vu la nouvelle HRT. Et comme je vous l’ai déjà dit, on n’a pas encore réellement travaillé sur la performance pure car on sait très bien que ce n’est pas à ce niveau-là qu’on a le plus à gagner. Ce n’est pas aux essais que l’on distribue les points. On peut juste comparer pour l’instant par rapport à l’ancienne voiture. On peut juste dire que l’on ne sera plus à quatre ou cinq secondes comme en 2010. J’espère que l’écart avec la pole oscillera, selon les circuits, entre deux et trois secondes. On attend en outre encore de nouvelles pièces, comme tout le monde, notamment au niveau aéro. On ne disposera par contre pas du système KERS. Nick Wirth a bien expliqué pourquoi lors de la conférence. C’est lourd, très cher et cela rapporte trois dixièmes au tour. Or nous n’en sommes pas encore à chercher les trois derniers dixièmes.»
Quel sera votre objectif lors des premiers Grands Prix ?
«Pour Melbourne que je découvrirai, l’objectif sera simplement de terminer mon premier Grand Prix. Je sais que Timo espère profiter des premières courses pour tenter de rapporter le premier point à l’équipe. Ce serait apparemment plus facile en début de saison, quand tout le monde n’est pas encore très fiable, qu’en fin d’année. Avec Timo qui a tout de même déjà terminé sur plusieurs podiums et est parti deux fois en première ligne avec Toyota, je dispose d’une très bonne référence. Au début, il sera plus rapide, c’est une évidence. Il connaît bien tous les circuits et possède déjà une bonne expérience de la F1. Il pourra plus facilement mettre tout le week-end en place. Mon but sera de prendre exemple sur lui et d’essayer de me rapprocher de ses chronos le plus rapidement possible durant la saison. Il est clair que s’il me bat vingt fois sur vingt je ne serai pas très content.»
Comment se passe la collaboration avec votre nouvel équipier ?
| «Jusqu’ici très bien. Timo n’est pas un garçon compliqué, il est sympa
et m’a déjà donné pas mal de petits conseils. Nous sommes dans une
position où il est nettement plus avantageux pour tous les deux de
partager nos informations. Le but est de faire progresser autant que
possible le team. La situation est fort différente de chez Ferrari, Red
Bull ou McLaren. En course, nous serons bien sûr rivaux mais durant tout
le week-end, on essayera de gagner des dixièmes ensemble. L’avantage
est que notre style de pilotage est similaire. Nos indications de
réglages vont dans la même direction. C’est beaucoup plus facile et
productif comme cela.» |
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Craignez-vous la règle des 107% qui éliminera les voitures ou pilotes trop lents en qualifications ?
«Non, pas du tout. Je pense que même si elle avait déjà existé l’an dernier, les Virgin n’auraient pas souvent été non qualifiées. J’espère même qu’en cours de saison on pourra de temps en temps, selon la météo, viser la Q2.»
Certains de vos proches disent de vous que vous êtes un diesel, qu’il vous faut du temps pour vous mettre en route et atteindre votre rythme de croisière. Le format des week-ends de GP devrait mieux vous convenir.
«Je tiens d’abord à souligner que lorsque je dois réellement me cracher dans les mains pour sortir un chrono, je sais le faire. Cela a été le cas l’an dernier à Francorchamps où j’ai signé la pole sous la pluie ou lors de ma séance libre à Singapour pour mes grands débuts en F1 dans des conditions délicates. Mais il est vrai que, depuis l’époque du karting, j’aime bien construire les choses. Avec trois séances libres avant la qualification, la F1 devrait dans ce sens effectivement mieux me convenir.»
On parle beaucoup de la dégradation important des pneumatiques Pirelli. Qu’en pensez-vous ?
«Cela va être du sport. Cela va favoriser le spectacle en piste comme
dans la pitlane.
Il devrait y avoir deux ou trois arrêts par GP et les
pneus de certains risquent d’être à l’agonie en fin de GP, ce qui
pourrait favoriser certaines remontées et donc augmenter l’intérêt.
C’est à la demande de la FIA que les Pirelli sont moins constants et se
dégradent plus. C’est délibéré et pas du tout au détriment de la
sécurité. Il n’y a pas de risques d’explosion.
J’espère que mon style de
pilotage très coulé me permettra de mieux gérer mes gommes que certains
autres pilotes plus agressifs tapant plus dans les pneus.» |

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Ne regrettez vous pas de devoir attendre deux semaines de plus avant de prendre le départ de votre premier GP ?
«Je sais que tout le monde est impatient. Moi le premier. Mais il y a des choses bien plus importantes dans la vie que la F1. Je suis surtout triste pour les gens qui luttent à Bahreïn pour leur liberté. Je pense aux sept personnes qui sont décédées et à leur famille. On ne pouvait pas aller faire la fête et disputer une course automobile dans ce contexte. La décision est tout à fait justifiée et je la respecte. Cela fait tellement longtemps que j’attends ce moment que deux semaines de plus ne changeront rien.»
Par Olivier de Wilde
Photos George De Coster